La mémoire Russe

Le 7 Novembre était le centenaire du la Révolution d’Octobre 1917 qui installa au pouvoir les bolcheviks pour près de 70 ans. Je m’attendais un peu à ce que soit un point culminant de mon séjour au sein de la mère Patrie. Mais il n’en fut rien, ni commémoration pour les millions de victimes du communisme russe ni célébration. Le seul événement « officiel », coopté par le gouvernement était le festival des lumières qui était davantage une ode à la ville de Saint-Petersbourg qu’une commémoration de cet événement.

Bien que la Révolution d’Octobre changea radicalement la Russie et façonne encore aujourd’hui les russes aucun signe de mémoire n’était fait. Et et ce dans aucun sens. Ce silence est justement symptomatique de ce qu’est la mémoire russe aujourd’hui : un passé grandiose mais difficilement assumable,  souvent ambiguë  et toujours instrumentalisé. La réponse à un tel défi pour le gouvernement russe est donc le silence. Dans cet article je vais donc essayer de faire un état des lieux succinct de ce qu’est la mémoire russe aujourd’hui et de l’usage qui en est fait. Je vais donner seulement mes ressentis et ce que j’ai pu tirer de mes cours et de séminaires, c’est un sujet passionnant mais vaste et complexe et vous trouverez nombre d’articles le traitant mieux que moi.

Pel3055Chemin menant au mémorial Levashovo, bordé par un base aérienne militaire

La mémoire communiste est donc très complexe en Russie. La reconnaissance des victimes du NKVD fut très longue et c’est seulement à partir des années 1990 que des charniers ont commencés à être découverts et que la mémoire collective a commencer à s’approprier les victimes. Cependant on retrouve très peu de mémoriaux dédié à ces morts. La majorité à Saint-Petersbourg se trouvent en grande banlieue et sont assez peu visité. Ils émergent la majorité du temps d’initiatives privées, comme le mémorial Levashovo. Le mémorial Levashovo se trouve au Nord de la ville et sur l’emplacement d’une friche où furent exécutées environs 40 000 personnes, des opposants politiques (pour la plupart présumés). Le mémorial est en fait un forêt que se sont appropriées les familles de victimes en plaçant sur les cimes des arbres des souvenirs ou des portraits des défunts. Y règne une atmosphère particulière pesante et mystique.

Pel3057Le mémorial Levashovo

De même les victimes du communisme russe et surtout son nombre sont le plus souvent passé sous silence en Russie, les russes avec qui j’ai pu en parler n’ont en général qu’une vague idée de l’ampleur.

Le mémorial principal dédié à cet objet se trouve à Moscou, c’est le Polygone de Bulkhovo. Emanant d’une initiative de l’Eglise Orthodoxe Russe , deux  Eglises y sont érigées avec à l’intérieur des fresques et des reliques. Après la chute de l’empire Soviétique un certain nombre de victimes ont été canonisés et sont devenues des martyres pour l’Eglise Orthodoxe de Russie. Suivant des critères (et anti-critères) très précis sur leur vie et leur mort. L’Eglise s’est ainsi appropriée les victimes du régime totalitaire pour légitimer son action et sa monté en puissance dans le nouvel état Russe. Mais cette appropriation des victimes se fait sur le thème de la réconciliation entre les victimes et les bourreaux. Les fresques à Bulkhovo dépeignent des bourreaux repentants, comme non consentant et dépersonnalisées. Les victimes et les bourreaux sont placés sur un plan quasi-identique. Ce ne sont pas des hommes qui ont tués d’autres hommes mais un régime déviant ayant massacré tout un peuple. Pel3061

Le mémorial Levashovo

Ainsi en Russie aucun travail sur la mémoire collective n’a réellement été effectué a contrario de l’Allemagne par exemple où la Shoah a donné lieu à un grand nombre de travaux universitaires et de mémoriaux. Très peu de responsables des massacres ont été jugés et le gouvernement se contenta de balayer d’un revers de manche ce passé qui ne passa pas et qui ne passe toujours pas (cc XXX). Lors de son inauguration en grande pompe par Vladimir Poutine et le Patriarche Kiril (le représentant de l’Eglise Orthodoxe Russe) le Polygone de Bulkhovo a été loué comme un lieu de réconciliation. Et le patriarche Kiril a tenu ce discours : « Il n’est pas de notre ressort de prononcer un jugement. Nous ne pouvons juger ce qui ne peut être juger ». 

Le déni de la responsabilité de quiconque rend donc très difficile la construction d’une mémoire collective et d’un sentiment national autour de cette idée. L’acronyme CCCP continue d’être visible sur les bâtiments publiques tandis que les mémoriaux autrefois charniers sont relégués aux banlieues. De plus la concurrence entre les différents organes : gouvernement, Eglise et société civil rend la mémoire confuse et difficile à appréhender.

De même en général il est rarement fait état des personnes ayant vécues sous l’Etat communiste. Le musée / mémorial du siège de Leningrad au cours du quel 3 000 000 de personnes ont péris s’épanche bien plus sur le caractère patriotique du siège et de la résistance que sur la souffrance des habitants près à tout pour préserver leur ville.

Pel3051Une croix au Musée du Siège de Leningrad

Enfin pour aborder la mémoire russe globale et non seulement communiste le musée Russie : Mon Histoire permet de se faire une idée de sont état : présenté comme un « Parc Historique » (se pose la question si l’on doit rendre l’histoire ludique afin de la rendre plus accessible mais quitte à la déformer). Le parcours dans ce « parc historique » est ultra simplifié et présente une Histoire Russe avec un vision romantique, uniquement centrée sur les régents et la capitale. Aucune mention n’est faite des différences ethniques en Russie. La Russie devient un Empire hyper centralisé caractérisé uniquement par Moscou et Saint-Petersbourg. C’est donc un musée du pouvoir russe qu’u musée du peuple et du territoire russe. De plus ce « parc » est une initiative de l’Etat et de l’Eglise (avec Gazprom et Sberbank comme sponsors), permettant se légitimer et de présenter une Russie Orthodoxe depuis toujours et où l’Eglise a toujours jouer un rôle prépondérant. La narration de la Révolution d’Octobre est bien subjective, il s’agirait donc d’une erreur du peuple russe et fomenté par des ennemis et dont les victimes seraient le Tsar et sa famille ainsi que les « saints » martyrs de l’Eglise (vision pas totalement erronée mais largement simplifié). La même vision fut présentée au festival des lumières.

14102017----_00069sans titre

La mémoire russe est finalement très complexe et rien (ou presque) n’est fait pour la démocratiser et engager un travail et un débat dessus. La difficulté pour les russes est donc de se l’approprié plutôt que de s’abreuver du roman national dispensé par l’Etat dans une optique de légitimation et de patriotisme. La volonté est de créer une épopée national pour nourrir le « tournant civilisationel » qu’à engager Poutine pour se distinguer de l’Ouest et faire de la Russie une civilisation propre aux valeurs conservatrices exacerbées.

L’âme russe peut surement s’expliquer par cette mémoire torturée qui est contrainte de restée privée.

Pel3076.jpgDanseur caucasien

 







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