Voyage(u)r

Je reviens à peine du plus long voyage de ma vie, j’ai traversé 7 pays, j’ai des images plein la tête. Difficile de tout expliquer, résumer tant d’expériences en un « j’ai vu plein de choses, c’était bien ». Comme l’écriture reste mon moyen d’expression favori, j’ai essayé de coller des mots sur des ressentis.

 

On commence par être spectateur de l’enthousiasme des autres, on commence à faire sa valise tandis que ce petit monde se réjouit pour vous à la manière des amis. Vous êtes pris dans l’engrenage d’un quotidien dont même l’avion ne parviendra d’abord pas à vous sortir. Vous claquez la porte sans même vérifier l’état de votre logement, ne pensant qu’aux oublis que vous avez peut-être commis, au peu de temps qu’il vous reste pour espérer attraper un bus ou un avion au vol.

Viennent alors tous ces petits détails qui s’accumulent et encombrent vos pensées déjà embourbées dans un désir n’être pas partie. Vous manquez un bus de peu, vous ne comprenez pas les indications d’une femme sans âge au sourire inversé, vous comptez les heures et les relents d’un sans-abris qui entame une petite sieste sur le banc à côté de vous, tandis que vos paupières se refusent à se fermer. Vous songez déjà avec nostalgie à cette vie rêvée que vous avez laissée en pause derrière vous.

Les panneaux en langue étrangère se succèdent à l’aéroport, et l’évidence saute à vos yeux ensommeillés. Ils font un dernier effort pour s’écarquiller et emmagasiner toutes ces images si nouvelles, toutes ces idées qui virevoltent dans l’air, des coutumes, des poésies, quelques gouttes de pluie qui s’emmêlent et des sourires posés sur le pavé. Le mot peuple prend son sens, vous vous plaisez à l’articuler, à tenter une prononciation maladroite et phonétique de langues que vous n’aviez jamais entendues.

Certes, vous vous surprenez à râler face aux suédois et à leur strict respect des règles, aux hollandais qui ne savaient pas qu’une lame de rasoir ne passe pas la douane, aux slovaques à qui vous rendent jamais votre sourire, aux irlandais qui, à 18h, ne marchent déjà plus très droit. Mais l’humanité prend son sens, vous apparaît belle dans son imperfection, et vous vous attachez à chaque population, vous la comparez à la vôtre ou à celle qui vous a adoptée, et vous souriez à l’idée des multiples coutumes qui choquent l’étranger, quel que soit l’endroit où il pose le pied.

Chaque ville est différente, chaque rue est une beauté. L’appareil photo crépite, vous n’avez plus qu’une obsession : le souvenir. Graver toutes les images, tous les mots, se réveiller chaque fois un peu plus fatiguée de la veille, mais avec toujours autant de bonheur, avoir envie de crier sur les toits à quel point la vie est belle, le monde est merveilleux.

Une nouvelle routine qui n’en est pas une finit par s’installer. Les billets de bus, de train, d’avion, les files d’attente dans les musées, les lieux touristiques bondés, les cafés qui soulagent du froid, on enchaîne tout cela de plus en plus vite, avec l’habitude, pour lutter contre le temps qui s’accélère. Les destinations se succèdent, les yeux restent écarquillés et brillants, mais vous êtes certaine que le sommeil n’est plus en cause.

Plus que tout, vous faites des rencontres, vous redécouvrez des visages et des caractères autrefois connus. Tout comme l’erasmus vous permet de prendre du recul en vous présentant votre petite personne et votre vie dans une vitrine, vous vous plaisez à regarder évoluer vos amis dans leur ville, qui leur va si bien et leur colle à la peau, les fait grandir, au point qu’on ne sait plus si ce sont eux qui ont choisi une destination ou si l’inverse s’est produit. Les conversations s’approfondissent tandis que les enfants passent doucement à une âme d’adulte, chaque ressenti est différent, plus ou moins philosophique, plus ou moins dans l’instant. Leurs mots trouvent une résonance dans votre propre expérience, vous les sentez évoluer, vous vous sentez tirée vers un avenir qui ne vous fait plus peur.

Vous croquez dans le bonheur avec gourmandise, comme si vous n’y aviez jamais goûté. C’est une autre sorte de joie, celle de découvrir, de partager. Vous arpentez les rues et les monuments, parfois guidée, profitant de la présence amicale pour rattraper le temps perdu en lui courant après de bâtiment en bâtiment. D’autres fois, c’est seule, avec vos pensées bouillonnantes comme jamais, que vous vous perdez, exprès bien entendu, la ville labyrinthe a toujours plus de charme et le voyageur en apprend les détails, non les axes principaux. Un panneau par-ci, une musique par-là, des oiseaux, des carrefours qui prennent une couleur typique, celle imprononçable d’un pays.

Je ne rentre que pour reprendre le cours d’un autre rêve, qui ne m’a pas attendue et m’a laissé avec, sur les bras, des épisodes à rattraper. La mémoire déchaînée a fait son travail et je garde des images immortelles. Un café minuscule qui fait des dessins dans la mousse de ses boissons, vous laisse entre une bougie, une plante et une chaussette à vendre ; cachés derrière une lourde porte, des salles dorées et un orchestre à cordes qui entame un concert pour deux personnes ; une petite sirène qui reste immobile face à la foule aux appareils crépitants ; une musique techno dont le rythme s’empare des battements de votre cœur ; une église de pêcheurs avec un bateau suspendu ; une soirée où étaient rassemblées une dizaine de nationalités et où chacun trouvait sa place ; le visage mélancolique d’une impératrice poétesse posant pour une peinture ; le sourire d’un ami devant une assiette qu’il n’arrivera jamais à finir ; des discussions sur l’avenir, la religion, l’amitié, l’amour, l’humain en général, autant de points de vue qui font grandir ; deux hommes parlant de Trump pendant deux heures, à la quête des rires du public ; la maison d’une enfant-écrivain, le silence électrique au nom d’Anne Frank ; les lettres d’un peintre à l’oreille et à l’esprit écorchés ; les sonneries des trams, les claquements incessants des feux ; les couchers de soleil sur les aéroports ; la ville qui s’offre quand on prend de la hauteur ; un mur immense couvert de peintures et de messages de paix ; un dôme de verre sur lequel s’écrasent quelques gouttes de pluie ; des librairies et des bibliothèques, fréquentés par ces amoureux de lettres au regard passionné ; des jeux de cartes dans une langue étrangère jusqu’au milieu de la nuit ; une conversation sur Victor Hugo avec un coréen ; des cupcakes dégustés au son d’une chanson d’Ed Sheeran ; un pub irlandais aux murs recouverts de plaques vantant les mérites de la Guinness dans toutes les langues imaginables ; des thés, des cafés, des roulés à la cannelle dont on garde le goût sur le bout de la langue ; des lampes arabes retrouvées à Camden ; le son de voix d’amis qu’on ne pensait plus revoir ; un faux policier prenant la pose ; des écureuils qui gambadent entre les arbres ; des fous rires jusqu’au bout de la nuit pour des raisons inexplicables ; les mâts des bateaux qui se détachent sur le ciel rose entre les buildings endormis ;  les ombres projetées sur les murs d’un palais ; les villes qui se laissent timidement découvrir.

Copenhague-Lund-Vienne-Amsterdam-Belfast-Londres

J’ai décidé de ne jamais me réveiller.

 

Un grand merci à Colin, Léo, Amaury, Alix, Hugo, Lisa, Hélène, Ciaran et Sean, qui ont su inscrire une nouvelle ville dans mon cœur, chacun à leur façon.

 







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